Passager 120 : Le syndrome d’hypnose capitaliste (2eme partie)

Suite de l’article du 4 juillet. Lien vers la première partie ici.

Le pire est peut-être de comprendre aussi que lorsque l’épouvantable désastre des conséquences économiques est filmé sous forme documentaire, il ne nous parvient alors que sous la forme d’un spectacle audiovisuel réduit à la taille d’un écran. Cet écran qui verse sans discernement des images de tous types : informations, désinformations, séries, publicités, divertissements… et ce 24 h sur 24h. De fait, tout ce qui se passe au travers d’un écran est susceptible d’être égalisé dans sa nature au niveau d’un simple clip vidéo. (NDT : et d’être manipulé, le téléspectateur n’étant qu’un témoin indirect de ce qu’il voit).

Car avant la stupeur de l’hypnose capitaliste, il y a une hypnose lente et douce distillée par nos écrans, 6h par jour en moyenne, une incroyable morphine qui nous appelle à la norme culturelle, à la croyance radieuse [en] des jours meilleurs grâce à la technologie et à la consommation.

De fait les écrans nous éloignent de la réalité du champ de bataille économique et cette mise à distance masque toute la violence et les crimes perpétrés contre la vie, le noyant finalement dans le flot distrayant d’autres images plus attrayantes mille fois renouvelées.

La recherche insatiable du plaisir nous fait nous détourner du sens des champs de bataille capitalistes qui détruisent la Nature et la Vie en notre nom pour produire nos objets pour la plupart inutiles et polluants. Nous avons à loisir le choix entre des objets censés assouvir nos frustrations existentielles et des spectacles sur écrans qui nous divertissent. Le plaisir, même factice et destructeur ou encore virtuel, nous l’acceptons volontiers en guise de réalité.

L’hypnose capitaliste commence dans la douceur des écrans en dehors de la réalité du champ de bataille économique, et quand celui-ci est évoqué c’est sous la forme d’un spectacle qui prend place au milieu des autres divertissements; Si vous n’aimez pas ce spectacle, il vous suffit de changer de « chaîne » pour quitter l’inconfort de votre conscience face à l’horreur. Dans le monde réel on ne peut pas quitter le champ de bataille. Notre conscience nous poursuit au cœur du réel jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’hypnose des batailles.

Combien d’enfants soldats français de 18 ans se retrouvèrent en Afghanistan dans la tourmente des balles et des engins explosifs dissimulés sous les routes, appelant en pleurs leurs mères le soir sur skype en suppliant de pouvoir rentrer à la maison, car la guerre n’était pas comme sur la console de jeux qu’ils avaient l’habitude d’utiliser dans le salon ou dans leur chambre. Bienvenue dans la réalité ! Je connais cette histoire véridique d’une mère qui répondit à son fils : « reste en Afghanistan, tu as un bon travail et un bon salaire, en plus tu vas pouvoir t’acheter la voiture neuve que tu voulais ! ». Il a fini dans le service psychiatrique des armées. Retour en France, fin de l’histoire.

Revenons à la guerre économique. Cela signifie aussi que l’hypnose capitaliste ne peut survenir qu’on cœur de celle-ci lorsque nous sommes touchés directement, sans écran, sans pouvoir fuir ni changer de « chaîne ». Nous sommes alors enchaînés à la réalité de cette bataille économique où nous comprenons que tout ce à quoi nous avons cru nous est maintenant infernal, insupportable, car nous perdons tous nos repères, nos espoirs, nos croyances devant la réalité nue. Voilà, vous êtes viré, anéanti et devrez subir ce chaos car votre heure est venue, et vous resterez planté là au cœur du champ de bataille économique, une bataille qui ne vous concerne déjà plus du tout, tant vous êtes sonné par la déflagration qui vous atteint. Plus rien ne tient devant l’hécatombe.

Prenons un bataillon décimé, au sein du capitalisme, nous l’appellerions « une entreprise qui licencie ». Prenons une usine centenaire, où les ouvriers viennent travailler de pères en fils et de mères en filles depuis des générations sous la promesse de jours meilleurs, d’un logis, du boire et du manger, et finalement à notre époque, une promesse d’écrans multipliés de toutes les tailles.

Soudain l’entreprise ferme sans faire faillite car elle délocalise sa production vers un pays que l’on disait concurrent. Pays ennemi ? Pays ami ? Qui est l’ennemi ? Où sont les promesses ? Qui paiera les crédits ? Où sont passés les jours meilleurs qui justifiaient mon sacrifice quotidien au travail,8 heures par jour ? Et mes enfants ? Et les écrans qui m’absorbent et ne me montrent que je ne fais plus partie de la norme dorénavant ? Et la consommation réduite aux ersatz et à la contemplation frustrée des publicités faute d’argent suffisant.

Sans travail qui suis-je ? Sans argent, qui suis-je ? Qui suis-je hors de la norme ? Et le cancer contracté au travail à respirer des effluves toxiques ? Qui est responsable maintenant ? Et ma femme, ou mon mari qui se détourne au moment difficile de la vie sans travail ? Les distances à parcourir en voiture quand l’essence coûte trop cher ?

La vie et l’espoir sont absents au milieu du chaos de la guerre économique et ni la promesse et ni la croyance en demain ne tiennent la route lorsque le piège capitaliste se referme sur celui qui n’en fait plus partie. Absent à soi-même au milieu du champ de bataille économique, le chaos comme seule référence existentielle.

L’hypnose capitaliste c’est le moment de prise de conscience, puis de la perte de conscience devant le désastre de ce à quoi nous avons participé. Ce désastre nous apparaît malheureusement que lorsque nous sommes touchés directement, ce moment où nous sommes exclus de la norme du travail et de la consommation. Ce moment où sans argent et devant le désastre, la promesse ne tient plus et l’avenir balayé.

Ce moment où tout part en miette emportant souvent la famille et le couple, peut provoquer l’hypnose capitaliste, poussant celui qui en est touché à se retirer en lui-même pour abandonner son corps sur le champ de bataille, la drogue, l’alcoolisme, la folie, les écrans, le suicide, l’addiction venant combler la névrose de se retrouver au cœur que ce que personne ne veut contempler, un champ de batailles dont nous sommes le moyen et l’outil de destruction finalement orientés vers nous-mêmes à la fin de l’histoire.

Ça n’est pas une consolation que de savoir que lorsque nous sommes touchés, cela ne représente presque rien face à l’intensité du combat capitaliste contre la nature et la vie. C’est juste une balle qui nous atteint personnellement et nous touche dans notre conscience lorsque l’équivalent de millions de tonnes de bombes se déversant quotidiennement sur la surface de la terre au travers des activités capitalistes d’extractivisme pétrolier ou de minerais, au travers de l’empoisonnement de l’eau et de la terre par les montagnes de déchets résultat de la méga-machine consumériste. Sans parler des fumées toxiques des usines qui produisent à la chaîne des objets industriels toujours nouveaux qui viennent titiller le désir sans fin de nos regards sans vie rivés à la lueur électrique sur nos écrans bariolés. Faut-il évoquer aussi l’agriculture moderne, donc chimique qui empoisonne la terre, l’eau ainsi que nos corps lentement mais sûrement ? [voir à ce sujet : Et si on s’était plantés ?]. Les écrans publicitaires nous font avaler cette agriculture comme des aliments qui sont des ersatz depuis longtemps sous de fausses promesses trop sucrées, trop salées et trop grasses. [ NDT : ne touchons-nous pas là à la quintessence de la schizophrénie, quand on vous matraque de publicités pour Nutella, Chips en tout genre et soda tout en nous disant en guise de conclusion : « pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré, trop salé ! » ]

Nous savons maintenant ce que valent les promesses capitalistes. Du plaisir frelaté qui empoisonne la vie sous toutes ses formes.

 

… à suivre …

 

 

 

 

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