E-cigarette : le débat fait rage

Les britanniques estiment qu’on dénigre dangereusement la e-cigarette

Vincent Bargoin

Londres, Royaume-Uni – Paradoxe d’un monde complexe : alors que le JAMA publie une étude californienne suggérant fortement que la e-cigarette est bien une porte d’entrée vers le tabagisme, les britanniques publient un rapport officiel qui, lui, dédouane largement la e-cigarette pour souligner son rôle bénéfique dans le sevrage tabagique [1,2].

L’étude américaine, dont nous rapportons les principaux résultats dans un deuxième article, est en fait la première étude longitudinale montrant une association temporelle entre e-cigarette et initiation au tabac combustible dans les 12 mois. Sans établir formellement le lien causal, ce type d’étude montre au moins une séquence temporelle. Là où l’association n’avait jusqu’à présent été suggérée que par des études transversales, il s’agit donc d’un résultat important.

Mais le rapport de Public Health England est aussi un travail sérieux.

Sans entrer dans le détail des 111 pages, le communiqué de presse disponible sur le site gov.uk, met en avant trois conclusions essentielles.

Les meilleures estimations actuelles indiquent que la e-cigarette est environ 95% moins toxique que le tabac à fumer—Les auteurs

Premièrement, « les meilleures estimations actuelles indiquent que la e-cigarette est environ 95% moins toxique que le tabac à fumer ».

Deuxièmement, « près de la moitié de la population (44,8%) n’a pas conscience que la e-cigarette est beaucoup moins toxique que le tabac ».

Troisièmement, « il n’y a pas de preuve que la e-cigarette facilite l’entrée dans le tabagisme des enfants et des non-fumeurs ».

Cette troisième affirmation demanderait sans doute quelques nuances, notamment au regard des derniers résultats américains – même si, stricto sensu, elle est exacte, il n’y a pas de preuve à ce jour.

Mais s’agissant des deux premières, au moins, elles sont parfaitement incontestables.

De plus en plus de gens croient que la e-cigarette est autant sinon plus toxique que la cigarette

Ce qui semble inquiéter les britanniques, c’est qu’alors que l’efficacité de la e-cigarette pour cesser de fumer est bien démontrée, notamment par une revue COCHRANE [3], le public pourrait aujourd’hui s’en détourner.

Le taux de britanniques ignorant la toxicité réduite de la e-cigarette est parlant. Mais l’évolution des chiffes l’est plus encore. Dans l’étude ASH Smokefree GB, le taux d’adultes déclarant la e-cigarette aussi toxique que la cigarette passe de 6,2% en 2013, à 13,5% en 2015, puis 19,5% en 2015. Les proportions de personnes affirmant que la e-cigarette est plus toxique que la cigarette passent, eux, de 1,3% à 1,6%, puis à 2,3% durant la même période.

« Ces dernières années, on a assisté chez les adultes et les jeunes, à une montée en puissance de la perception erronée selon laquelle la e-cigarette est au moins aussi délétère que la cigarette », souligne le rapport, qui pointe par ailleurs « deux études récentes, qui ont fait les gros titres de la presse mondiale », et qui étaient basées sur « des résultats mal interprétés ».

« Les campagnes négatives en cours dans les médias sont une explication plausible de l’évolution de la perception de la sécurité de la e-cigarette », souligne le rapport, qui note aussi que des enquêtes ont permis de montrer que certains fumeurs refusent de passer à la e-cigarette parce qu’ils la croient plus toxique.

Le tir de barrage des « anti », à commencer par l’OMS, aurait-il réussi à faire perdre le bébé avec l’eau du bain ?

« La e-cigarette n’est pas entièrement sans risque, mais comparée au tabac fumé, elle n’expose qu’à une fraction du risque. Le problème est que les gens croient de plus en plus qu’elle est au moins aussi toxique, et cela pourrait empêcher des millions de fumeurs de s’arrêter », estime le Pr Kevin Fenton (Public Health England).

« Il n’y a aucune preuve que la e-cigarette ralentisse la chute du tabagisme en Angleterre », ajoute le Pr Ann McNeill (King’s College, Londres, co-auteur du rapport).

« Les données montrent qu’au contraire, la e-cigarette est un autre outil pour stopper le tabac, et à mon avis, les fumeurs devraient se mettre au vapotage, et les vapoteurs devraient arrêter entièrement ».

« Je conseillerais [aux fumeurs] de ne pas abandonner la e-cigarette s’ils ne l’apprécient pas à la première tentative, et d’essayer différents produits et différents liquides pour trouver la combinaison qui leur convient », ajoute même le Pr Peter Hajek (Queen Mary University, Londres, co-auteur du rapport).

On n’est donc clairement pas sur la même longueur d’onde que les discours alarmistes. Bien sûr, la question d’un rôle éventuellement facilitateur de la e-cigarette vers l’initiation au tabac chez les jeunes, reste ouverte.

« De plus en plus de jeunes essayent la e-cigarette », affirme le rapport britannique. Mais l’utilisation régulière apparait essentiellement concentrée chez les sujets fumants des cigarettes conventionnelles », souligne le rapport, qui indique par ailleurs que « les données suggèrent fortement que l’utilisation de la e-cigarette n’encourage pas le passage au tabac ».

Le vrai risque est-il la e-cigarette en elle-même, ou l’industrie du tabac qui s’en est emparée ?

Cette conclusion est en contradiction avec les derniers résultats publiés dans le JAMA, et il faudra bien sûr clarifier la question.

Même dans la pire des hypothèses cependant, c’est-à-dire si le marchepied facilitant la sortie du tabac, facilitait aussi l’entrée, le problème ne serait pas tant de bannir la e-cigarette que de réguler les flux dans le bon sens, de sorte que les sorties restent très supérieures aux entrées.

Et peut-être que le fond du problème est précisément là : qui régule ?

L’industrie du tabac n’a pas été longue à prendre pied sur le marché de la e-cigarette, qu’elle occupe aujourd’hui largement. Et à elle, on peut faire confiance pour tout faire pour réguler les choses à son profit : favoriser la e-cigarette chez les jeunes, favoriser le passage de la e-cigarette au tabac, défavoriser l’arrêt du tabac.

On trouve ainsi, dans une dépêche de l’agence Reuters, cet édifiant commentaire d’un porte-parole de British American Tobacco qui se félicite en ces termes du rapport britannique : « c’est une étape incroyablement importante ».

« Quand Reynolds a racheté une compagnie de cigarette électronique, le PDG, a expliqué, face à la camera, qu’il l’achetait non pas tant pour que les fumeurs deviennent des vapoteurs mais pour recruter des nouveaux consommateurs », expliquait le Pr Bertrand Dautzenberg à Medscape-France l’année dernière.

La question posée en filigrane par le rapport britannique est en somme la suivante. En jetant un anathème fort peu nuancé sur la e-cigarette, les autorités de santé internationales et de divers pays, ont-elles sincèrement cru que les données étaient défavorables ? Ou ont-elles manifesté leur impuissance à réguler judicieusement ce nouvel outil pour maximiser son bénéfice en santé publique ?

En tout cas, les britanniques semblent estimer qu’on a maintenant suffisamment fait jouer le principe de précaution à sens unique, et qu’il faut rééquilibrer le discours sur la e-cigarette en faveur de son utilité dans le sevrage tabagique.

REFERENCES:

  1. Leventhal AM, Strong DR, Kirkpatrick MG et coll. Association of Electronic Cigarette Use With Initiation of Combustible Tobacco Product Smoking in Early Adolescence. JAMA. 2015;314(7):700-707. doi:10.1001/jama.2015.8950.
  2. E-cigarettes: an evidence update . (Synthèse : E-cigarettes: a new foundation for evidence-based policy and practice ).
  3. McRobbie H, Bullen C, Hartmann-Boyce J, Hajek P. Electronic cigarettes for smoking cessation and reduction. Cochrane Database of Systematic Reviews 2014, Issue 12. Art. No.: CD010216. DOI: 10.1002/14651858.CD010216.pub2.

Source de l’article : http://www.medscape.fr/voirarticle/3601707

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