L’industrie du pétrole de schiste est championne des accidents mortels du travail

La bataille contre le gaz de schiste n’est pas finie, elle est juste momentanément suspendue. Gardons en tête que la plupart des élus libéraux sont « pour », avec l’excuse d’une « indépendance énergétique » qui viendrait compenser l’épuisement des ressources pétrolières…  Il suffit d’un retour à un gouvernement libéral, (et au vu des dernières élections, ce n’est pas un fantasme) pour que tout soit remis en cause. De même, le TAFTA, ce traité obscur d’asservissement économique aux méthodes étasuniennes pourrait bien provoquer une faille dans une résistance française bien fragile…

Outre le désastre écologique que provoque l’exploitation du gaz de schiste et que nous avons relayé largement sur le blog, voici une enquête  sur le coût humain.

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Le Dakota du Nord, aux États-Unis, connaît un boom de production de pétrole de schiste. Mais cette activité frénétique s’accompagne d’une forte mortalité des travailleurs. Les violations récurrentes en matière de protection des travailleurs en fait l’industrie la plus meurtrière aux États-Unis, après celle des mines de charbon.


Fin mars 2014, Randall Winter, père de famille à Kalispell, a poursuivi les sociétés Whiting et Pioneer pour négligence suite à la mort de son fils. Employé sur une des innombrables plates-formes pétrolières du Dakota du Nord, Kyle a été écrasé par une paire de pinces de force de plus d’une demi-tonne le 31 janvier 2013.

L’employeur s’était vu interdire par le pétrolier et le propriétaire de la plate-forme d’utiliser un modèle plus sécurisé que celui qui s’est décroché d’un câble pour faucher le travailleur âgé de vingt ans. Une victime de plus d’un boom des gaz et huiles de schiste qui souffle chaque année plus de vies de travailleur que n’importe quel autre secteur de l’industrie américaine. A l’exception des mineurs de charbon.

Selon l’Administration de la santé et de la sécurité au travail (OSHA, Occupational safety and health administration), 823 salariés des industries pétrolières et gazières ont perdu la vie sur leur lieu de travail entre 2003 et 2010. Le taux de mortalité du secteur s’élève selon les plus récentes études à vingt-sept décès pour cent mille travailleurs, soit le double de celui du bâtiment et sept fois la moyenne nationale.

Auparavant réservées aux grandes régions pétrolières (Texas ou Alaska), les épidémies d’accidents mortels liées à l’exploitation d’hydrocarbures gagnent désormais tous les territoires pris de la fièvre des schistes. Malgré les sanctions financières et les campagnes de prévention, les derricks continuent de faucher ceux qui les assemblent. Et pour cause : la première cause de mortalité du boom des gaz et huiles de schiste est l’ampleur de ce boom lui-même.

30 % de morts d’accidents de la route

La sirène des ambulances n’a atteint les autorités qu’en 2005. Alerté par le service des statistiques du travail qui enregistrait une augmentation préoccupante des décès de travailleurs gaziers et pétroliers, l’OSHA a commandé un rapport sur les causes des accidents.


– Une plate-forme de forage de gaz de schiste à Ray, dans le Dakota du Nord, en septembre 2010 –

En charge de ce secteur pour l’Institut national pour la sécurité et la santé au travail, Ryan Hill cerne très vite les causes de l’hécatombe : « Sur les sites de forage, les ouvriers travaillent par rotations de vingt heures quinze jours d’affilée, le tout à proximité d’équipements lourds dans des conditions climatiques parfois difficiles, détaille le chercheur en santé publique. D’autre part, la demande de main d’œuvre est telle que des personnes sans aucune expérience sont embauchées du jour au lendemain sans formation de sécurité ni mise à disposition d’équipements adéquats. »

Première cause de mortalité constatée dans l’industrie, les accidents de la route qui emportent à eux seuls plus du tiers de cette moisson. Une fois sur le terrain, les équipes de Ryan Hill font vite le compte : la moitié des salariés ne portent pas de ceinture de sécurité. Entre 2003 et 2009 seulement, 210 salariés de l’industrie ont perdu la vie au volant ou à l’impact d’un véhicule.


Première cause de mortalité : les accidents de la route

A chaque décès sur le lieu de travail, le bureau régional de l’OSHA mène l’enquête pour énumérer les violations de la législation en matière de protection des travailleurs. En avril 2013, suite à la mort d’un salarié de la compagnie First Choice Energy sur une plate-forme pétrolière à Stanley, dans le Dakota du Nord, les inspecteurs du travail ont découvert pas moins de neuf entorses graves à la législation sur la sécurité au travail.

Absence de procédures d’urgence, défaut d’espace de sécurité, pas de formation des salariés aux contrôles de sécurité électrique… un bilan aux conséquences potentiellement fatales frappé d’une pénalité de 33 000 dollars par l’administration.

Cinq fois plus de morts dans les petites entreprises

La dangerosité des champs de gaz et de pétrole n’est cependant pas uniforme. Selon que vous soyez producteur ou ouvrier, les risques s’avèrent très différents. « Les opérateurs sont pour la plupart dans des bureaux alors que les foreurs sont exposés à tous les aléas de la plate-forme, détaille Ryan Hill. Le taux de mortalité est deux fois supérieur pour les salariés des entreprises de services pétroliers que pour ceux des producteurs et trois fois pour les entreprises de forage. Plus la structure est légère, plus la mortalité est élevée : chez les petits sous-traitants locaux, les risques d’accidents mortels sont quatre à cinq fois supérieurs à ceux constatés dans les sociétés pétrolières qui les emploient. »

La multiplication des petits acteurs répond à un effet d’aubaine qui tient à la nature même des gaz et huiles de schiste. Les puits qui sont forés dans les fines couches qui les contiennent voient leur rendement s’effondrer à grande vitesse suivant les dramatiques « courbes de déclin » ou « courbes d’épuisement » (decline curve).

Pour maintenir les marges et assurer la production, les majors forent en permanence de nouveaux puits, afin de compenser l’agonie précoce des précédents. C’est ainsi que le petit vélo reste debout, à la force des travailleurs qui en relancent indéfiniment les pédales, comme sur le gisement de Bakken dans le Nord des Etats-Unis.

Une ruée vers l’or bien coûteuse

En 2013, la population du Dakota du Nord (670 000 habitants en 2010) a crû de vingt-deux mille nouveaux résidents, presque tous venus arracher leur baril du boom des huiles de schiste qui dynamise cet Etat, auparavant désert.

Sur place, plus de 1 700 nouveaux puits se sont forés en 2013 pour atteindre aujourd’hui presque dix mille puits et une production d’un million de barils de brut léger par jour. Sur l’autoroute numéro 2 à l’Ouest de Williston, les entrepôts se multiplient, accueillant des structures toujours plus neuves pour répondre à des demandes toujours plus précises :

« Nous avons même un type qui fait juste les bouchons qui sont mis dans le puits pour pouvoir le stimuler plusieurs fois. Il se crée une entreprise tous les jours ici, détaille un industriel local. Sur les plates-formes, il y a beaucoup de turn-over entre les petits acteurs locaux. Ce record-là, nous n’en sommes pas fiers : le Dakota du Nord est le site d’extraction pétrolière le plus meurtrier des Etats-Unis. Alaska compris. »

Un sentiment confirmé par Eric Brooks du bureau régional de l’OSHA : « Depuis 2010, les accidents liés à l’exploitation des huiles de schiste du gisement de Bakken ont représenté environ la moitié des enquêtes suite à des décès pour le bureau de Bismarck qui couvre le Dakota du Nord et le Dakota du Sud. » Une bien coûteuse ruée vers l’or noir.


Source : Sylvain Lapoix pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Le Monde.fr
. Plate-forme pétrolière : Blog Ma Planète
. Camions : wn.com
. Caravanes Dakota du Nord : Le Figaro

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