MIEUX COMPRENDRE : TÉMOIGNAGE D’UNE JOURNALISTE CANADIENNE

Syrie: la révolution salafiste

Leur arrivée a changé le portrait de la révolution syrienne. Les salafistes rêvent d’un grand État islamique régi par la charia. Certains flirtent avec Al-Qaïda. Ils ne sont pas qu’en Syrie. Leur influence grandit en Libye et en Tunisie.

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Les salafistes sont des combattants redoutables venus prêter main-forte à l’Armée syrienne libre, composée de déserteurs qui ont fui l’armée de Bachar al-Assad et de civils qui se sont improvisés soldats. Un mélange hétéroclite d’hommes mal équipés et indisciplinés, qui ne répondent pas à un commandement unique.

Photo Édouard Plante-Fréchette, La Presse

 

«Cache ton visage!»

Je ne comprends pas. J’ai déjà un chandail à manches longues, une grande tunique, un gilet pare-balles, un casque et un voile.

Je suis à Alep, dans un quartier que les salafistes, des islamistes purs et durs, viennent d’arracher des mains du gouvernement de Bachar al-Assad. Une fumée âcre et blanche s’échappe d’un bâtiment, des mouches tournent autour des deux ou trois cadavres abandonnés, les façades des immeubles sont lézardées et deux tanks obstruent la rue. On entend le chant des oiseaux, le bruit d’une bombe, puis de nouveau le chant des oiseaux.

Les salafistes me font faire le tour du quartier qu’ils ont conquis l’avant-veille. Le responsable des médias est un Algérien, Abou Zaid. Il parle français. Il étudiait en tourisme avant de se convertir au salafisme et de rejoindre le djihad en Syrie. Lui aussi insiste pour que je cache mon visage.

Une trentaine de combattants lèvent leurs fusils, des vieilles kalachnikovs, et s’époumonent en criant «Allah Akbar» (Dieu est grand)! On est près de la ligne de front, des bombes explosent au loin, des cadavres traînent dans la rue et les salafistes ne pensent qu’à une chose: mon visage nu, moi, une femme.

Il y a de plus en plus de salafistes en Syrie, surtout à Alep, deuxième ville du pays, déchirée par la guerre civile depuis 10 mois. Les salafistes sont des combattants redoutables venus prêter main-forte à l’Armée syrienne libre, composée de déserteurs qui ont fui l’armée de Bachar al-Assad et de civils qui se sont improvisés soldats. Un mélange hétéroclite d’hommes mal équipés et indisciplinés, qui ne répondent pas à un commandement unique.

Les salafistes sont surtout syriens, mais des étrangers se sont greffés à eux. Ils viennent de partout: Irak, Jordanie, Tunisie, Libye, Tchétchénie, Europe, Afghanistan, Pakistan.

Le Front al-Nosra et Ahrar Cham sont les groupes salafistes les plus puissants, mais il en existe au moins une dizaine d’autres, comme Altalia, Milit Ibrahim, Ansar al-Islam, al-Tahwid, al-Farouk. Personne ne connaît leur nombre exact. Ils partagent la même vision – créer un émirat islamique – et ils poursuivent le même but – abattre Bachar al-Assad. À tout prix.

***

Ahrar Cham. C’est eux qui m’ont amenée patrouiller dans le quartier nouvellement conquis à Alep. Ils possèdent des antennes partout en Syrie.

À Azaz, une ville de la province d’Alep, le chef d’Ahrar Cham s’appelle Haj Abdo. C’est un albinos. Cheveux, cils et sourcils blancs, teint rougeaud, il a en permanence un revolver calé dans un étui qu’il porte en bandoulière. Il me reçoit sur la terrasse de sa villa à l’architecture tapageuse. Il refuse de me serrer la main et il évite de me regarder. Pourtant, mon foulard couvre mes cheveux, tous mes cheveux, et ma tunique est boutonnée jusqu’au cou.

Haj Abdo a été emprisonné sous le régime de Bachar al-Assad. Son crime: être islamiste. Il a passé quatre ans en prison.

– Avez-vous été torturé?

– Mais oui, répond-il sans broncher.

Ahrar Cham a été fondé pendant la révolution, juste avant la libération d’Haj Abdo.

La Syrie n’est pas assez grande pour Haj Abdo. Il souhaite la création d’un califat qui engloberait aussi le Liban, la Jordanie, la Palestine et l’Irak.

«Il n’y a pas de nations, seulement un grand État islamique», précise-t-il.

Il approuve les attentats-suicide et il pense que Bachar al-Assad devrait être exécuté. «Un procès? Pourquoi? demande-t-il. Celui qui a tué doit être tué.»

Il affirme que son groupe compte entre 10 000 et 15 000 combattants, davantage que le Front al-Nosra qui, lui, n’en aurait que 5000. Impossible de vérifier ces chiffres.

Combien d’étrangers parmi eux?

«Je ne comprends pas votre obsession avec cette question, vous, les Occidentaux!, s’énerve Haj Abdo. Le Canada a été en Afghanistan pour épauler les Américains! Les musulmans doivent s’entraider.»

Et les femmes?

«En Europe, elles sont utilisées dans des publicités pour vendre des produits de consommation. Vous les exploitez! Vous abandonnez les vieilles dans des maisons de retraite et vous les visitez une fois par an. Ici, la femme est un bijou. On la protège, car elle est la mère de nos enfants.»

– Est-ce que les femmes auraient le droit de travailler dans votre califat?

– Oui, mais les hommes et les femmes seraient séparés. Partout: dans les écoles, les hôpitaux, les lieux publics.

– Et la victoire, c’est pour bientôt?

– Ça va être long, très long. Il faut utiliser la terreur contre tous ceux qui combattent l’islam.»

***

L’émir du groupe salafiste Milit Ibrahim est turc. Il a traversé la frontière avec ses hommes et sa madrasa (école) pour aider ses frères syriens.

Il a installé son quartier général dans une ancienne école à Alep. Yeux charbonneux, barbe épaisse, visage poupin. Il porte une grande tunique et un turban noué autour de la tête. Tous ses vêtements sont noirs, la couleur du djihad. Il refuse de donner son nom.

«Je suis djihadiste et je travaille pour Dieu», dit-il. Il nous offre à manger: oeufs, fromage, olives, tomates, piments, pain.

Son groupe de combattants ressemble aux Nations unies. On y retrouve des Français, des Anglais, des Turcs, des Argentins, des Américains, des Libyens, des Somaliens et un Canadien.

– Je peux rencontrer le Canadien? Il parle français?

– Non, anglais, répond l’émir. Il n’est pas ici.

Lui aussi croit au port du niqab obligatoire, à la séparation des sexes et à un grand califat englobant la Syrie et d’autres États arabes. Avant d’être salafiste, il était proxénète à Istanbul. La foi l’a foudroyé lorsqu’il est tombé amoureux d’une femme voilée. Une Syrienne.

«Elle m’a mis sur la bonne route», dit-il.

Aujourd’hui, c’est lui qui montre la «bonne route». Il recrute tout ce qui bouge, de 8 ans à 80 ans. «Ils viennent ici, ils prient et ils s’habituent au djihad, affirme-t-il. S’ils voient un ennemi, ils le tuent. J’ai même accueilli des enfants de 5 ans.»

En partant, il serre la main des hommes et évite de toucher la mienne. Il referme la lourde porte de son quartier général. Une large bannière noire orne le portail. On y lit: «Il n’y a qu’un Dieu prophète, messager de Dieu».

***

Impossible de deviner que le groupe salafiste Altalia vit dans cette maison de Tel Rifaat, une ville située à une trentaine de kilomètres d’Alep. Une rue poussiéreuse, quelques arbres maigrichons, une demeure modeste semblable aux autres. Après avoir poussé la porte, on traverse une allée étroite qui débouche sur un jardin, où dort un chat squelettique. Au fond, une pièce chichement éclairée par une fenêtre en hauteur.

À l’intérieur, une dizaine de jeunes, des salafistes d’Altalia, qui ne pensent qu’à une chose: abattre le régime de Bachar al-Assad. Après la chute du «tyran», ils veulent un État islamique.

Ils sont jeunes et éduqués. Quand la révolution a commencé, ils ont troqué leurs livres de classe contre une kalachnikov. Âge moyen: 23 ans.

Ali a 24 ans. Grand, maigre, allumé. Il vient d’une famille très croyante. Il étudiait la chimie à l’université quand la guerre a éclaté. Abou Annas, lui, a 24 ans. Il faisait son service militaire quand le pays a été plongé dans la guerre civile. C’est là qu’il a appris à se servir d’un fusil. Au bout de 10 mois, il a déserté. Sa spécialité: tireur embusqué.

Barbe naissante, lunettes plantées sur le bout du nez, maigre dans ses jeans trop ajustés, Abou Annas fait davantage intellectuel que tireur d’élite. Il nous montre son arme, un vieux fusil russe sur lequel il a bricolé une lunette d’approche. Depuis qu’il est dans Altalia, il a abattu une quarantaine de soldats de Bachar al-Assad.

«Je ne suis pas comme les tireurs occidentaux qui n’ont pas de sentiments, se défend-il. Moi, je tue des gens qui ont massacré des civils.»

Les jeunes combattants nous offrent de les accompagner au front. On part, entassés dans une camionnette. Edouard, le photographe, et moi mettons nos gilets pare-balles. Les jeunes se moquent gentiment de nous. Ils n’ont ni gilet pare-balles ni casque, seulement un chandail trop léger et leur foi pour les protéger des balles et des éclats de bombe.

«Est-ce que les Américains vont bombarder la Syrie quand elle deviendra un État islamique? demande Ali, inquiet. Ils ont bombardé l’Afghanistan et le Mali, pourquoi pas nous? «Puis il me demande de but en blanc: «As-tu une adresse Facebook?»

Mohammed, 18 ans, accuse. «Vous, les Occidentaux, vous avez insulté notre prophète! Votre démocratie est entachée!»

La camionnette roule sur une route de campagne à travers un champ verdoyant. Il est 18h30, le ciel se teinte de rose, le calme est surréaliste. Au loin, on aperçoit l’aéroport, l’enjeu de la bataille qui oppose les troupes de Bachard al-Assad à celles d’Altatia, auxquelles se sont joints d’autres bataillons salafistes. On s’arrête dans une villa confisquée à la famille al-Assad et on s’installe sur la terrasse qui surplombe une piscine fissurée. Un demi-kilomètre au loin, l’aéroport.

On boit du Pepsi en observant l’aéroport. Depuis trois mois et demi, rien n’a pas bougé. L’aéroport, le champ plat et verdoyant, la villa, la terrasse, la piscine fissurée. Drôle de front.

Les jeunes vivent ensemble, Ali, Mohammed, Abou Annas et les autres. Le danger, la guerre et leur foi inébranlable tissent entre eux des liens étroits. Ils rêvent à leur État islamique, mais aussi à leur vie, leur vraie vie, celle qui les attend après la guerre.

Ali voudrait terminer ses études en chimie, il ne lui reste qu’un an avant d’obtenir son diplôme. Mais avant, il doit en finir avec cette guerre, cette sale guerre qui déchire son pays et sa vie depuis deux ans.

 

Michèle Ouimet Envoyée spéciale

La Presse.ca

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