Épandage aérien : ces pesticides venus du ciel

Interdits depuis 2009, les épandages aériens de pesticides se poursuivent en France, grâce à des dérogations préfectorales. Les Antilles, l’Aquitaine et la Champagne sont les principales régions concernées. Défaut d’informations, risque de dispersion, contournement de la réglementation : plusieurs associations et élus montent au créneau. Un dossier révélateur de l’incapacité de la France à prendre le chemin de pratiques agricoles moins gourmandes en chimie. Explications.

 

Si vous vous promenez le long d’un vignoble de Champagne, d’un champ de maïs en Aquitaine, ou d’une bananeraie antillaise, méfiez-vous des aéronefs ! Car il n’y a pas que dans La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock que l’on pulvérise des pesticides depuis le ciel, au risque d’intoxiquer de malchanceux passants. Aquitaine et Champagne-Ardennes sont les deux régions métropolitaines les plus aspergées en produits chimiques par voie aérienne, derrière la Martinique dont les bananeraies battent tous les records, et devant les rizières de Camargue et de Guyane. Céréales, vergers, betteraves, colza ou tournesol ne sont pas épargnés dans plusieurs régions.

 

800 opérations d’épandage aérien ont été recensées en France en 2012. En majorité en Outre-mer. « Cela dure quelques secondes, rapporte Fabrice Mirouraud, voisin de châtaigneraies traitées depuis le ciel, et président de l’association corrézienne Allassac ONGF. Les engins arrivent vrombissant, à très basse altitude, ils lâchent leurs nuages empoisonnés et s’en vont. » Son association a porté plainte il y a plus d’un an contre des épandages illégaux (sans dérogation) ou non réglementaires dans 17 communes de Corrèze. « Les pilotes sont des as. Ils larguent les produits pile au bon endroit. Le problème c’est qu’ensuite, ils ne contrôlent plus rien. Et que la volatilité de ces nuages chimiques est très élevée, explique François Veillerette, porte-parole de Générations futures. Il y a donc un vrai risque d’exposition des espaces situés à proximité de la zone d’épandage. »

 

 

Interdit depuis 2009

 

Pourtant interdit depuis 2009 par une directive européenne, l’épandage aérien est toujours pratiqué sur le vieux continent. Via un système de dérogations, qu’accordent en France les préfectures. Selon quels critères un exploitant est-il autorisé à épandre ses pesticides par aéronef ? Quand les végétaux sont trop hauts pour être traités avec un engin terrestre, quand le relief est trop accidenté ou s’il y a des risques d’enfoncement des engins. La rapidité d’intervention sur des grandes surfaces sert aussi d’argument. Un avion ou un hélico traite dix à vingt fois plus vite qu’un tracteur, et 50 à 100 fois plus vite qu’un épandage manuel.

 

« Cette façon de poser des principes que l’on peut ensuite allègrement contourner, c’est très courant dans le droit de l’environnement », regrette-on au cabinet de Bernard Fau, avocat de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), qui traite diverses plaintes contre ces épandages. « Les dérogations sont tellement simples à obtenir que l’on se retrouve avec une règle qui s’applique exceptionnellement », décrit Benoit Hartmann, porte-parole de la fédération France nature environnement (FNE), qui rassemble 3 000 associations réparties sur l’ensemble du territoire.

 

 

Jusqu’à dix passages sur la vigne

 

D’après un recensement publié par les ministères de l’Écologie et de l’Agriculture, 22 régions et 66 départements sont concernés par l’épandage aérien (en 2009). Seules la Normandie, la Bretagne et la Réunion ne sont pas survolés par des engins chargés de pesticides. 100 000 hectares sont soumis aux traitements chimiques aériens, soit 0,3% de la surface agricole utile [1]. Le nombre de passages peut être élevé : jusqu’à dix sur la vigne ou les bananes ! Les produits utilisés ont principalement des actions fongicides et insecticides. Sauf pour le riz, sur lequel on pulvérise plutôt des désherbants. Des traitements aériens sont aussi réalisés sur des forêts et espaces boisés, dans plus de 30 départements, pour chasser les chenilles processionnaires du pin et des feuillus.

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Comment s’assurer de ne pas se promener au mauvais endroit au mauvais moment, et de se retrouver arrosé de produits toxiques lors d’une innocente balade à travers champs ? La réalisation d’un épandage doit normalement « faire l’objet d’une information du public et des syndicats apicoles au plus tard 48 heures avant le traitement et d’un balisage du chantier » [2]. A l’affichage en mairie s’ajoute une obligation de mention du traitement sur la parcelle elle-même. Mais qui prend la peine de se rendre deux fois par semaine consulter les informations municipales ?

 

 

Le grand public n’est pas informé

 

« Un agriculteur ne peut pas mettre des affiches tout le long d’un chemin qui longe son champ », remarque Sophie Primas, sénatrice UMP des Yvelines, et présidente d’une mission d’information sur les pesticides en 2012. « Dans l’idéal, il faudrait bloquer toutes les routes », ironise François Veillerette, qui assure avoir aperçu à plusieurs reprises, « des gens faire du vélo et des parents pousser des landaus à proximité d’épandages aériens ». « Nous avons beaucoup de plaintes de nos riverains sur ces défauts d’information », confirme Sophie Primas.

 

Autre problème souligné par la mission sénatoriale : le manque de contrôles « des conditions concrètes dans lesquelles sont réalisés les épandages et dont se plaignent de nombreux acteurs de terrain ». L’interdiction d’épandre à moins de 50 mètres des habitations et jardins ou des points d’eau consommable serait ainsi régulièrement violée, ainsi que l’obligation de s’assurer que le vent ne souffle pas trop fort.

 

 

« Constater le massacre sous les avions »

 

C’est sur la base du non-respect de ces règles liées à la vitesse du vent que Générations futures et Allassac ONGF ont attaqué des pomiculteurs de Corrèze en 2010. Relaxés en mars 2011, les trois prévenus ont affirmé que, vu le mouvement des branches et des herbes, ils pensaient que le vent soufflait en deçà des 19 km/h réglementaires. Les parties civiles se sont appuyés sur un relevé de météo France, selon lequel le vent soufflait à plus de 30 km/h le jour de l’épandage. « Ils ont été relaxés au bénéfice du doute, détaille François Veillerette. La station météo qui nous avait fourni les relevés a été jugée trop éloignée des cultures traitées. Cela prouve que les textes de loi ne protègent pas les riverains. »

 

Les pesticides tombés du ciel posent aussi de sérieux problèmes aux apiculteurs. « Nous ne sommes jamais consultés ni prévenus à temps », regrette Olivier Belval, président l’Unaf. La loi stipule que les syndicats apicoles doivent être avertis au moins 48 heures avant. « C’est beaucoup trop court pour joindre les professionnels concernés et leur donner le temps de déplacer 200 ou 300 ruches, proteste Olivier Belval. Pour peu que l’info soit donnée la veille d’un week-end, les 48 heures sont vite passées ! On se retrouve souvent sous les avions à constater le massacre. »

 

 

Responsabilités partagées

 

A qui la faute ? A la vingtaine d’entreprises sous-traitantes et à leur flotte de 59 hélicoptères et 22 avions en charge des épandages ? [3] Au donneur d’ordre ? « Aux deux », a répondu le tribunal correctionnel d’Orléans en 2012, en condamnant solidairement l’entreprise chargée d’effectuer le traitement et l’agriculteur qui l’a commandé, suite à une plainte de l’Unaf pour épandage sans autorisation. L’identification du donneur d’ordre n’est pas toujours simple. Il arrive en effet que ce soit les services techniques des coopératives qui déterminent les programmes des traitements.

 

 

Pour les producteurs « sous contrats » avec des entreprises privées telle que Bonduelle [4], c’est l’industriel qui décide des traitements. « Chaque mode d’organisation mériterait d’être expertisé au plan juridique pour situer les responsabilités réelles de chaque maillon (donneur d’ordre, opérateur, autres intervenants professionnels) » signalait en 2010 un rapport remis aux ministres de l’Agriculture et de l’Écologie. Qui s’interrogeait aussi sur la responsabilité de l’autorité délivrant les dérogations… En l’occurrence les préfets.

 

 

Batailles judiciaires, du Loiret à la Guadeloupe

 

Dans le Loiret, les apiculteurs de l’Unaf ont demandé l’annulation d’une dérogation pour un épandage contre la pyrale du maïs opéré en 2010. « L’analyse de risque imposée par l’Union européenne n’avait pas été faite », détaille-t-on au cabinet de leur avocat, Bernard Fau. « De plus, le fait même d’autoriser un épandage au motif que les végétaux atteignent telle ou telle hauteur contrevient au principe d’interdiction. Puisque, par définition, un végétal est appelé à atteindre ladite hauteur à un moment donné. Il ne figure nulle part dans le texte européen que la taille des végétaux permet de déroger au principe de l’interdiction. Ce serait trop facile. » La demande d’annulation été rejetée par le tribunal. L’Unaf a fait appel.

 

En Guadeloupe, terre blessée par le scandale du Chlordécone [5], le dossier est particulièrement sensible. En décembre dernier, les magistrats de Basse-Terre, en Guadeloupe, ont annulé les arrêtés préfectoraux de juillet et octobre 2012 qui autorisaient des épandages aériens sur des plantations de bananes. Un collectif de défenseurs de l’environnement pointait la toxicité de l’adjuvant utilisé et l’absence d’analyses des fongicides utilisés.

 

 

Vers un moratoire ?

 

Les producteurs de bananes, soutenus par le ministre français de l’Outre-mer, Victorin Lurel, ont déposé de nouvelles demandes de dérogation, dont trois ont été accordées depuis le début de l’année 2013. Au désespoir du « collectif contre l’épandage aérien de pesticides en Guadeloupe ». En métropole, associations et syndicats d’apiculteurs sont sur le qui-vive. Remises aux préfectures fin mars, les demandes d’épandage devraient être rendues publiques dans les jours qui viennent. De nouvelles procédures judiciaires en perspective.

 

Que pense le gouvernement de la poursuite des épandages ? Opposé au moratoire réclamé par Europe Écologie-les Verts (EELV), le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll a assuré en juillet 2012 que son objectif était « d’éviter de manière définitive ces épandages ». Les surfaces concernées « avaient déjà été réduit[e]s de 22% entre 2010 et 2011 », précisait le ministre socialiste. « Les recherches d’alternatives techniques, qui permettent de procéder à des traitements terrestres plutôt qu’aériens progressent, notamment pour les bananeraies », fait valoir de son côté l’élue UMP des Yvelines, Sophie Primas.

 

 

Question de rentabilité

 

Pour supprimer les épandages aériens, accompagner les agriculteurs est crucial. « Le passage au tout terrestre, en l’état actuel des choix de cultures, engendrerait des surcoûts pour la profession agricoles et pourrait fragiliser fortement des filières », note un rapport remis aux ministères de l’Agriculture et de l’Écologie en 2010. Mais seuls le riz, le maïs doux et le maïs pop-corn, ainsi que les bananes « seraient vraiment impactés au niveau économique » par un arrêt des épandages. Le vignoble également, mais « dans une moindre mesure ».

 

Pour Anthonin Pépin, en charge du secteur agricole à la FNE, il faudrait renoncer aux monocultures intensives. Elles épuisent la terre et rendent les ravageurs résistants. « Et pour les endroits où c’est trop compliqué de traiter, il faut peut être simplement envisager d’autres cultures, ou d’autres modes de culture. » C’est peut-être là que le bât blesse. « La persistance de l’épandage aérien est caractéristique de l’incapacité de la France à s’imaginer sans pesticides », estime François Veillerette. Lors du Salon de l’agriculture en février, Stéphane Le Foll a réitéré son souhait de mettre fin aux épandages. Tout en soulignant que « cela prendra du temps ». Continuez donc à bien choisir vos jours de promenade.

 

Nolwenn Weiler pour bastamag

 

Notes

[1] En 2011, le ministère de l’agriculture rapporte que la même proportion de la SAU a été traitée par épandage aérien.

[2] Anses, avis n° 2011-SA-149

[3] Source : Syndicat national des exploitants d’hélicoptères (SNE), 2009.

[4] Les cultures « sous contrat » reposent sur une intégration très forte entre producteurs et industrie agroalimentaire. En échange des garanties de prix qu’ils offrent, des prêts, des intrants et des conseils techniques, les commanditaires ont de fortes exigences en termes de régularité, de qualité et de rendement.

[5] Utilisé contre le charançon du bananier, cet insecticide classé cancérogène a continué à être autorisé par plusieurs ministres de l’Agriculture français, alors qu’il avait été interdit aux États-Unis dès 1976.

 

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