À San Bernardino, ville californienne en faillite

Au pied de la Sierra Nevada, cette cité de 210.000 habitants n’a plus rien dans ses caisses et la décrépitude gagne.

L’agonie de San Bernardino est visible dès la sortie de l’auto­route. Les mauvaises herbes ont été autorisées à percer le bitume sur les bas-côtés ; les branches roussies des palmiers pendent lamentablement faute d’être régulièrement taillées ; une moitié du centre commercial Inland Center est fermée, cernée par un parc de stationnement en route pour une lente décrépitude ; les pancartes Available («disponible») et For Lease («à louer») se succèdent devant des espaces désertés. Le centre-ville est pour ainsi dire mort, avec des rues entières bordées de magasins, boutiques, restaurants et cafés abandonnés, leurs vitrines encrassées recouvertes de papier ou de contre-plaqué.

«N’ayez pas peur, je ne compte pas vous agresser», assure un latino tatoué qui vient de s’engager dans une allée jadis commerçante, aujourd’hui déserte, pour changer de chemise. «Pourquoi? Il faut avoir peur? Nous sommes pourtant à deux pas de l’hôtel de ville.» «Peu importe, rétorque-t-il. Vous voyez bien que Downtown est complètement délabré et délaissé. On ne peut même plus y acheter un hot dog. Mais vous savez le pire? On s’y habitue.»

Dans l’un des seuls commerces encore ouverts sur F Street, une brocante poussiéreuse spécialisée dans la monnaie et l’argenterie, un homme d’une vingtaine d’années vient d’entrer, sac à dos élimé en bandoulière, pour vendre un harmonica. Pour des raisons d’hygiène, le brocanteur, Bud Ammons, refuse de le lui acheter. Le jeune homme repart l’air découragé.

«Les pires escrocs»

«Qu’est-ce que vous voulez… déclare Ammons. Nous sommes gouvernés par des escrocs et les pires sont en Californie. Les promoteurs ont enflé les prix de l’immobilier, le gouvernement les a laissés faire et maintenant que la bulle a éclaté, regardez où nous en sommes. La ville n’a plus de revenus. C’est la catastrophe.»

San Bernardino est la quatrième ville de Californie à déposer le bilan après Vallejo, Stockton et Mammoth Lakes. Compton devrait suivre prochainement. «Et ce n’est que le début», affirme un employé de mairie faisant une pause sur l’esplanade vide du City Hall. «Il n’y a pas si longtemps, dit-il en montrant une passerelle reliant l’esplanade au Carousel Mall, le centre commercial attirait tant de monde qu’il fallait se garer à 1 kilomètre.» Il n’y a plus que deux magasins ouverts dans l’immense mall de trois étages, que la ville maintient quand même en bon état depuis qu’une école privée s’est installée au rez-de-chaussée.

Ainsi les signes de la faillite sont partout dans cette agglomération de 210.000 habitants bâtie au pied de la Sierra Nevada, chaîne de montagnes perpétuellement enveloppée par le ­nuage de pollution flottant sur le bassin de Los Angeles. La capitale du cinéma est à 100 kilomètres à l’ouest et la seule indication de la proximité géographique et culturelle des deux villes est sans doute une affiche périmée annonçant un concert sous la baguette de Carlo ­Ponti  Jr, le fils de Sophia Loren, qui, jusqu’en mai dernier, était le chef d’orchestre du Philharmonique de San Bernardino. Au cours des deux décennies écoulées, la ville a perdu près de 86.000 emplois: la base de l’Air Force et l’usine Kaiser Steal ont fermé. Les chemins de fer Santa Fe ont déménagé. Comme ailleurs dans le pays, les prix de l’immobilier ont flambé dans les années 1990 et 2000 pour s’écraser à partir de 2008, entraînant une série catastrophique de saisies immobilières.

Quant aux revenus provenant de la TVA, ils continuent de diminuer de 10 à 16 millions de dollars par an. Résultat, San Bernardino fait aujourd’hui face à un déficit budgétaire de 45,8 millions de dollars et n’a plus les moyens de payer ni ses employés ni ses fournisseurs, qui se sont mis à réclamer des paiements comptants pour leurs services. Il n’y a plus que 150.000 dollars dans les caisses, alors qu’une traite de 3,4 millions de dollars en bonds d’épargne-retraite est due à la fin du mois. Gerri Franske, 62 ans, est exaspérée: «La ville est gouvernée par des incompétents. Mon chien aurait fait un meilleur boulot que ces gens», s’agace l’employée municipale. «Dix-huit ans que je m’escrime à la direction de l’urbanisme et voilà où j’en suis.» Au cours des trois dernières années, Gerri a vu son salaire fondre de 30%. Elle pensait travailler encore trois ans avant la retraite mais vient de démissionner brutalement.

«Où est passé l’argent?»

À cause de la faillite, elle aurait pris le risque de perdre la portion de sa retraite payée par la ville, ainsi que le solde de ses congés maladie et vacances si elle avait attendu deux semaines pour quitter son emploi. «J’ai vu des sommes astronomiques passer par la direction de l’urbanisme. Des commissions de plusieurs millions de dollars. Où est passé cet argent?», demande-t-elle. Quelques-uns de ces millions ont servi à rénover le cinéma du centre, dont la façade neuve et rutilante contraste singulièrement avec les édifices abandonnés qui le cernent. «Le cinéma a déjà fermé une fois faute de clients, il y a deux ans, explique Gerri. Personne n’y va, il fermera une fois de plus et notre argent y aura été englouti pour rien.»

Pour relancer l’économie, une poignée d’habitants promeut le lancement d’un aéroport international à l’image de celui de Burbank ou d’Ontario. Mais, vu les avis d’annulation de plusieurs réunions organisées autour du projet collés sur le parvis du City Hall, on se demande s’il verra le jour. Bud Ammons, le brocanteur, a une solution très simple, mais difficile à appliquer: il voudrait convaincre ses concitoyens de verser chacun 250 dollars mensuels à la Ville pour la sortir de son déficit. «J’ai calculé que ça ne prendrait pas si longtemps pour ­remettre les caisses à flot, mais au milieu de cette crise, qui a les moyens de le faire? Peut-être qu’il faudrait que chacun verse ce qu’il peut.» Qui, pourtant, ferait confiance à une ville dont l’avocat général vient de révéler que ses managers avaient falsifié treize des seize derniers budgets pour dissimuler son déficit au conseil municipal?


D’autres agglomérations en «urgence fiscale»

En 2009, Osby Davis, le maire de Vallejo, ville de 116.000 habitants située au nord-est de San Francisco, déclarait: «Nous sommes les premiers à déclarer banqueroute, mais de nombreuses municipalités sont juste derrière nous et nous observent. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’elles ne fassent la même chose.» Trois ans plus tard, les faillites municipales se succèdent en Californie. D’abord la ville-dortoir de Stockton, puis la station de sport d’hiver Mammoth Lakes, ensuite San Bernardino (et très prochainement Compton) se sont placées sous la protection du Chapter 9, la loi sur les faillites. Trois autres villes ont de leur côté déclaré une urgence fiscale avec l’objectif de convaincre leurs électeurs de les laisser augmenter les taxes sur la vente.

Si certains accusent une gestion inepte des municipalités, d’autres remarquent que les élus n’ont pas pu devenir incompétents aussi rapidement.  En effet, aucune ville américaine ne s’est déclarée en faillite pendant plus de cinquante ans. Alors, pourquoi maintenant? Parce que les prix  de l’immobilier ont dangereusement dégringolé, privant les municipalités des revenus provenant des taxes foncières. La situation est alarmante. À Stockton, la réduction drastique  des effectifs dans les rangs de la police et des pompiers (40% pour les premiers et 25% pour les seconds) est la cause d’une augmentation de 50 % de la criminalité. Nul doute que les délinquants se félicitent déjà des faillites à venir.

Source : LeFigaro

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