Moderniser ! Une injonction dangereuse et asservissante

La question est posée : Sommes-nous, sous prétexte de modernisation devenus des êtres soumis aux mêmes contraintes et lois de rentabilité que n’importe lequel produit industriel ? 

Qu’est-ce qui a tellement changé depuis l’après-guerre ? L’Europe et ses obligations à moderniser pour plus de rentabilité est-elle une usine à transformer états et citoyens ?

Ce libéralisme, qui voudrait dire « liberté » posé en dogme absolu de nos sociétés occidentales et ce,  même par des pouvoirs se réclamant d’une idéologie socialiste, est -il en réalité un asservissement ?

Telles sont les questions auxquelles répond ce très intéressant édito qui nous tend le miroir magique d’un futur inquiétant. 

Sortons de là vite fait, mes amis. Les moyens de contrôle de notre quotidien, de notre physiologie même se mettent implacablement en place. Lorsque nous serons « augmentés » nous-mêmes et notre environnement, nous serons définitivement dépendant du contrôle-qualité du pouvoir. Comme n’importe lequel des produits usinés.

« Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille »

Est-ce ainsi  que les hommes vivent (L. Aragon)

Comment nos existences ont été industrialisées

Le gouvernement de l’Europe, s’il n’existe pas en tant que tel, est pourtant une réalité. Nos existences sont de plus en plus modelées par des lois, règles, normes,  issues des préconisation de la Commission européenne, validées par le Parlement européen, puis appliquées par les Parlements nationaux.

Ce constat, en tant que tel, n’aurait rien de très inquiétant si les effets de ces changements étaient positifs. Nous pourrions imaginer  des pays membres de l’UE dont les habitants seraient mieux soignés, mieux éduqués, mieux payés, avec de meilleurs services publics que cela ne l’était avant la mise place du traité de Maastricht.

Nous pourrions vivre dans une Europe plus joyeuse, pleine d’entrain, dynamique, avec un foisonnement d’initiatives, dont le rayonnement culturel serait important, bref, un vieux continent, qui, grâce à son marché unique, sa monnaie unique, ses institutions modernes, son modèle social, permettraient à ses population de « mieux vivre », c’est-à-dire, améliorer leur condition.

Bien entendu, personne n’est en mesure d’effectuer un tel constat aujourd’hui : 22 ans après le fameux traité d’union économique et monétaire, l’Europe va bien plus mal qu’alors. Surtout du côté des ex-empires coloniaux, à l’ouest. Du point de vue des populations, il s’entend, et du côté des structures censées les protéger, les aider, leur fournir un contexte collectif favorable. Pourquoi, et comment en sommes-nous arrivés à nous écrouler à tous les niveaux, alors que l’évolution technologique et les moyens matériels n’ont jamais cessé de progresser ?

Moderniser… Une idéologie ?

L’Europe, particulièrement l’euro-zone, telle que nous la connaissons, avec son marché unique et sa monnaie, les différents traités qui l’ont constituée, de Maastricht à Lisbonne, en passant par Amsterdam, n’avait, soi-disant qu’une unique préoccupation : permettre aux pays la constituant de se maintenir dans une compétition mondiale de plus en plus intense et maintenir une qualité de vie maximale à ses habitants.

Le prétexte d’une Europe créée pour maintenir la paix ne vient qu’après de nombreux autres (malgré les discours des défenseurs de l’Union sur le sujet), et n’a même pas tenu  ses promesses : la guerre de Yougoslavie, du Kosovo, et celle d’Ukraine, (même si c’est aux portes de l’Union), viennent contredire cette analyse. Sans parler des multiples guerres extérieures menées par des coalitions européennes ou des Etats membres comme la France, en Afrique notamment.

Le « système Europe » est excessivement anti-démocratique, c’est un fait reconnu qu’il est très difficile de contredire aujourd’hui.

Les cas de la Grèce, de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal sont là pour le souligner : contre l’avis des citoyens, des politiques d’austérité délétères, venues de Bruxelles mais validées par les décideurs des pays-membres, ont cassé les systèmes de santé, de retraite, d’aides sociales de ces pays, fait exploser le chômage et mis des millions de personnes dans des situations de précarité inconnues depuis des décennies sur le continent.

Les raisons des ces politiques voulues officiellement par la BCE, la Commission et le FMI, sont d’ordre idéologique, et vont contre tout bon-sens, au point qu’un pays ayant refusé de se soumettre à ces cures d’austérité, comme l’Islande, et ayant réussi à se sortir de l’ornière économique et sociale dans lesquelles il était enfoncé à l’inverse de pays sous pression de la troïka — n’est jamais cité en exemple.

Greek police officers stand guard outside the finance ministry in Athens

Le principe européen — qui veut qu’il ne faut jamais essayer un autre remède que celui de la libéralisation et de la réduction des dépenses publiques — est celui de la réforme, et par détournement sémantique, de la modernité.

Réformer serait donc moderne, et la modernisation est semble-t-il incontournable. Mais réformer, en Union européenne, c’est toujours aller vers plus de « libéralisation » et moins de dépenses publiques. La libéralisation, dans le vocabulaire européen n’est pas — malgré la terminologie — aller vers plus de » liberté », cela se saurait.

La libéralisation est en réalité : offrir aux structures privées la possibilité de rendre de moins en moins de comptes aux structures d’Etat, subir le moins de contraintes économique et sociales possibles, (et fiscales), et pouvoir absorber des marchés et structures publiques. Cette modernité idéologique européenne, qui veut que les impôts des citoyens servent à payer les déficits du secteur privé, mais permettent la privatisation des bénéfices, par des réformes — qui retirent le maximum de pouvoir au monde du travail en augmentant toujours un peu plus celui du capital est pourtant acceptée. Partagée par le plus grand nombre. C’est cette acceptation qui nous mène à une issue que peu veulent encore voir— mais qui pourtant se dessine avec force : l’industrialisation de nos existences.

L’Européen(e) : un produit comme un autre ?

Il est entré en moins d’une décennie, dans le vocabulaire courant, des phrases comme  : « gérer ses enfants », « investir un lieu », « améliorer son image », « optimiser son réseau de connaissances ».

Ce vocabulaire, issu du management, de l’industrie, s’est normalisé dans la vie quotidienne, comme les pratiques hygiéniques et sexuelles qui suivent les standards de l’industrie du film pornographique. Les 18-30 ans pratiquent — en grande majorité — l’épilation intégrale du pubis : le « poil » est devenu signe d’un archaïsme inacceptable. Ce phénomène est récent. Depuis que la pornographie, très regardée, a donné le « la » de cette norme « hygiénique », une partie de la population se plie donc à celle-ci. Comme un produit industriel doit se plier à certains standards, l’individu moderne doit faire de même.

Que ce soit par le biais d’une industrie cinématographique ou par des normes édictées par la technocratie européenne, tout est devenu industriel dans nos vies. La nourriture, produite de façon industrielle, mécanisée à outrance, permet aux industriels  de faire avaler aux consommateurs des viandes de chevaux déclassés de pays de l’Est au lieu de bœuf, des animaux gavés de médicaments, incapables de tenir debout la plupart de leur existence sont mis en vente sur les étals des boucheries des hypermarchés, etc…

L’Européen est au final lui-même, majoritairement  gavé comme du bétail bas-de-gamme, plébiscitant les fast-food nord-américains, spécialistes de la vente de produits alimentaires présentés et livrés de façon industrielle à l’échelle…planétaire.

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La norme industrielle s’est glissée dans tous les pans des existences : du logement, où à partir du premier janvier il faudra installer chez soi un détecteur de fumée avec alarme, les nouvelles installations électriques contrôlées par un consuel, les véhicules, contrôlés tous les 2 ans au delà de 4 ans de mise en service, les caméras qui filment les allées et venues, les systèmes de détection de vitesse des véhicules, les lois sur les tenues vestimentaires, le ramassage des fruits, les semences enregistrées au catalogue officiel, même la culture est devenue industrie culturelle… La liste est sans fin des règlements, lois, systèmes industriels intégrés à la vie courante des citoyens.

L’Union européenne est entrée dans une normalisation industrielle massive, qui touche à tous les pans de l’existence, jusqu’aux hôpitaux, nouvelle usines à opérer et soigner de façon la plus productive possible. L’individu n’est, au sein de cet ensemble ultra-normé, qu’une sorte d’employé-ouvrier, sommé de suivre le règlement de la grande société-usine Europe, sous peine de sanctions. Employé-ouvrier, et peut-être même un peu plus.

Effets indésirables de l’industrialisation des existences

Vivre dans une usine géante n’est pas sans conséquences. Sur la santé physique, en premier lieu, et le mental, surtout.

Les cancers sont en pleine explosion, les allergies se généralisent, l’espérance de vie en bonne santé diminue. La cause des effets indésirables de l’industrialisation massive est clairement établie : pesticides, engrais chimiques, rejets de nitrates, de  particules fines, de radioactivité, de substances issues de l’industrie diverses et variées, tuent lentement les populations. Quant à l’état psychologique de ces mêmes populations, il n’est pas compliqué de l’évaluer, particulièrement pour tous ceux qui ont vécu dans l’ancienne Europe, d’il y a plus de 20 ans, moins industrielle, particulièrement dans ses modes de vie.

Se retrouver à subir en permanence la pression normative n’est pas sans danger pour le mental, et si la dépression, l’anxiété sont en nette progression dans les sociétés européennes, ce n’est pas simplement la « crise économique » débutée en 2009 qui en est la seule coupable.

L’individu est sommé de se plier en permanence à un nombre de règles, de contraintes telles, que se poser la question des effets de la généralisation d’un mode de vie basé sur celui des normes industrielles n’est peut-être pas sans intérêt.

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L’informatique, créé pour l’industrie est désormais déclarée outil de « loisirs » pour les populations : quelle sorte de société arrive à faire qu’une technologie créée pour optimiser des machines et des processus devienne un phénomène de détente et de divertissement ?

Comment penser le monde si celui-ci n’est jamais rien d’autre qu’une sorte d’usine géante qui contrôle sans cesse les moindres de vos faits et gestes, vos comportements et diffuse un flux ininterrompu d’informations anxiogènes sans analyse ?

Si en plus, la population passe la majorité de son temps devant des écrans, que ce soit à avaler les messages publicitaires propagandistes des industriels ou à « gérer » professionnellement puis personnellement des données informatiques, il est probable que nous soyons devant une nouvelle forme d’humanité. L’homme-produit ou la femme-produit du XXIème siècle n’est ni heureux ni vraiment malheureux. Il semble qu’il soit à la fois l’employé-ouvrier qui fabrique, l’objet de consommation lui-même, et le processus que l’on traite. Qu’il en soit conscient ou non, le malaise qu’il ressent est réel. Tout le problème réside donc désormais dans sa capacité à contrer — ou non — ce phénomène…

SOURCE DE L’ARTICLE : http://reflets.info/comment-nos-existences-ont-ete-industrialisees/