Réflexion : Les tabous académiques en sciences dans les médias

Préambule : l’article a choisi comme base d’analyse un blog scientifique de vulgarisation réputé. Il ne s’agit pas de l’attaquer, mais d’étudier à travers cet exemple  le règne absolu de l’académisme en sciences, et son effet pervers  Par rigidité d’esprit, idéologie et querelles de chapelles  on laisse les portes ouvertes au n’importe quoi.

Cette attitude est particulièrement marquée en France. De ce fait, l’on voit dans d’autres pays sans complexes intellectuels se développer des recherches qui finissent par aboutir à des résultats qui nous auront échappés par étroitesse. L’imaginaire et l’intuition sont des éléments majeurs irrationnels de la découverte scientifique. Le scientifiquement correct en est son frein.

Futura-sciences, tabou académique et pseudo-scepticisme

Futura-sciences est le portail français le plus important sur le web concernant la diffusion de la pensée scientifique. Son succès n’est d’ailleurs pas étonnant car ce portail est très bien conçu et la plupart des articles, rédigés par de jeunes chercheurs, sont de qualité. Futura-sciences dispose notamment d’un forum, très visité, qui permet aux internautes d’échanger autour des différents domaines scientifiques. Nous nous intéresserons aujourd’hui à ce site car il propose une illustration intéressante des conséquences du tabou académique portant sur l’étude scientifique des phénomènes réputés paranormaux.

Une charte explicite

Dans la charte du forum, il est indiqué ceci :

« 6. Ayez une démarche scientifique. Ce forum n’est pas un lieu de discussion sur de soi-disant phénomènes paranormaux ou « sciences » parallèles. Toutes idées ou raisonnement (aussi géniaux soient ils) doivent reposer sur des faits scientifiquement établis et non sur de vagues suppositions personnelles, basées sur d’intimes convictions. Etant sur un forum scientifique, les discussions religieuses ou politiques ne sont pas tolérées. »

Une telle règle parait cohérente. Les modérateurs du forum du site Futura-sciences espèrent ainsi éviter les déviances pseudo-scientifiques. Ils espèrent également que les débats d’idées resteront des débats scientifiques reposant sur des argumentations scientifiques. Cependant, une telle approche, qui parait logique et rationnelle, cache une réalité plus complexe comme l’illustre ce récent débat sur le forum Futura-science consultable ici.

Une démarche zététique* autorisée

Comment souvent sur les sites scientifiques, et notamment sur le forum Futura-Sciences, il est éventuellement possible d’envisager les phénomènes paranormaux dans une approche zététique « fermée » : il faut étudier ces phénomènes pour démontrer qu’ils ne sont que fantasmes et lubie. Le paranormal est la conséquence de croyances et le risque d’un retour de l’obscurantisme. Si un tel préalable est clairement énoncé, alors il est possible d’échanger sur ce thème. Dans le débat en question, les premiers échanges ne sont pas problématiques tant qu’ils ne portent que sur la zététique « fermée ».

Pseudo-parapsychologie=parapsychologie=pseudo-science

Dès lors que l’approche zététique « fermée » est critiquée – car elle ne prend en compte qu’une partie des travaux scientifiques – tout débat devient rapidement impossible. Pourquoi ? Les modérateurs craignent manifestement le développement sur le forum de pensées para-scientifiques. Or ils sont persuadés, de par leur formation scientifique initiale, de connaitre les travaux pseudo-scientifiques portant sur l’étude des phénomènes paranormaux. Au vu des remarques des modérateurs, on constate en particulier qu’ils affirment connaitre la parapsychologie et l’avoir jugée : les méta-analyses sont mal faites et les protocoles sont biaisés.

Mais à aucun moment ces modérateurs ne sont en mesure d’en faire la preuve. Lorsqu’il leur est demandé d’étayer ces arguments par des références, comme indiqué dans la charte, aucun des modérateurs ne répond. Et pour cause, il s’agit d’un a priori pseudo-sceptique de base qui ne correspond à aucun fait établis. Cette hypothèse est confirmée par le fait que l’un des modérateurs fait référence au projet Stargate et en propose une lecture pseudo-sceptique en phase avec l’analyse que peut en faire Shermer. Comme nous l’avons déjà démontré, ce type d’analyse se passe volontiers des faits et nous sommes, pour le coup, clairement dans une approche pseudo-scientifique. Nous voyons d’ailleurs au passage comment se diffusent les critiques pseudo-sceptiques dans le milieu scientifique (car la plupart des scientifiques pensent que si c’est critique, c’est sérieux).

Le premier obstacle à la discussion est donc la ferme conviction, de la par des modérateurs, que ce sujet est nécessairement parascientifique, qu’il ne peut être l’objet de travaux universitaires et de débats de qualité. Cette conviction, qui provient de l’amalgame avec la pseudo-parapsychologie et de la désinformation pseudo-sceptique, conduit les modérateurs à ne pas étudier les publications proposées (rapport remis à la DIA, articles de revues comme Statistical Science ou Psychological Bulletin).

Le refus d’étudier les publications scientifiques

Puis, quand quelques rapports scientifiques sont proposés, notamment celui rédigé par Jessica Utts, professeur de statistiques, la réaction est celle de la communauté scientifique dans son ensemble : faire comme si tout ceci n’existait pas. En effet, étant donné la qualité du travail effectué, l’absence de biais manifestes, le seul moyen d’éviter de prendre en compte de tels travaux est de faire comme s’ils n’existaient pas.

Ainsi, bien qu’il existe une dizaine de laboratoires universitaires travaillant sur ces questions, que des dizaines de scientifiques travaillent sur ce sujet, que leurs travaux sont publiés dans des revues mainstream, ces jeunes chercheurs ne changent pas leur position : cette réalité est jugée impossible dès le départ sans aucune analyse des faits. On est bien loin d’une approche scientifique !

Un objet d’étude qui ne doit pas donner lieu à des recherches scientifiques

Mis en difficulté par l’existence de ces travaux universitaires publiés dans des revues sérieuses – travaux qui contredisent clairement les convictions pseudo-sceptiques des modérateurs -, ces derniers indiquent qu’un tel objet ne doit pas être étudié. Les phénomènes réputés paranormaux n’existent pas et donc tout travail sur la question est une perte de temps.

Ce qui est d’autant plus étonnant, c’est que l’approche scientifique de ces phénomènes ne prétend nullement prouver ou démontrer l’existence de ces phénomènes. Une approche scientifique de la question vise simplement à étudier objectivement cet objet d’étude pour en déterminer la nature. Même une approche scientifique et critique n’est pas autorisée.

Cette attitude est la conséquence du tabou académique qui entoure ce type de recherches scientifiques. En somme, il est possible d’étudier n’importe quoi scientifiquement, mêmes les phénomènes les plus grotesques (cf. la partie « Débats scientifiques » du forum futura-science), mais il y a un sujet qui ne peut-être abordé : les phénomènes réputés paranormaux. Et même la publication de travaux par des scientifiques dans des revues mainstream n’y change rien, alors que c’est un des critères de scientificité attendu et déclaré manquant dans le champ des pseudosciences. Au final, on ne doit pas étudier et tenter de comprendre ces phénomènes. En ce domaine, l’obscurantisme est roi.

Des différents épistémologiques

Si ce refus dogmatique a priori trouve ses sources dans une approche pseudo-sceptique, il est également renforcé par certains choix épistémologiques. En l’occurrence, les modérateurs ont manifestement des formations dans le domaine des sciences exactes, et malheureusement, comme c’est le cas à l’heure actuelle en France, les formations épistémologiques sont déplorables à l’université. En conséquence, beaucoup de jeunes chercheurs se représentent le domaine scientifique et leurs propres recherches avec une épistémologie naïve et datée.

Dans le cas présent, cela mène à certains choix épistémologiques clairement indiqués. Par exemple, ces jeunes chercheurs savent, sans étudier les travaux scientifiques sur la question, qu’un phénomène de nature psychologique ne peut avoir une incidence sur le plan physique. Ils n’ont pas besoin d’étudier ces travaux car ils savent déjà que c’est impossible.

Une illustration du tabou académique

Cette attitude de la part de jeunes chercheurs se retrouve dans toute une part de la communauté scientifique. On retrouve les mêmes symptômes : convictions que leur formation scientifique leur permet d’avoir un abord critique de ce thème de recherche, conviction parfois renforcée par des lectures pseudo-sceptiques. Ils pensent donc déjà connaitre les travaux sur la question. Ainsi, celui qui oserait dire « pourquoi ne pas étudier scientifiquement ces phénomènes ? » devient aussitôt louche. Il ne doit pas être sérieux, car ce thème de recherche n’est pas sérieux. A l’université, les conséquences de ce type de raisonnement sont claires : mieux vaut ne pas s’intéresser à tout cela si l’on veut pouvoir rester universitaire.

Ainsi, quand les modérateurs se trouvent en difficulté face à quelques publications scientifiques sur le sujet qui contredisent leurs convictions, le sujet est fermé, avec ceci d’indiqué :

« L’équipe de modération dans son ensemble est plus que sceptique sur les phénomènes para-psychologiques et autres. Dans un soucis d’ouverture elle a laissé s’exprimer des participants qui ont donné des références que chacun sera libre de consulter pour se faire son opinion. En conséquence, Futura-Sciences ne souhaitant pas être une tribune pour les para-sciences, cette discussion est fermée. »

Un souci d’ouverture qui cependant ne cadre pas avec la réalité : les sujets portant sur cette question sont effacés par les modérateurs quelques temps après. En plus de la disparition des topics gênants, l’équipe éditorial de Futura-sciences peut aller très loin dans la modération : menaces d’exclusion en message privé et interdiction de droits de réponse. Tout le contraire de ce qu’on attendrait d’un forum ayant un souci d’ouverture.

L’attitude du site Futura-Sciences, illustrée par ce débat, montre donc bien la situation dans laquelle se trouve la recherche scientifique en ce domaine. Elle ne peut se développer étant donnée les résistances de la part d’un certain nombre de chercheurs qui considèrent ce thème de recherche comme dangereux et sans intérêt. Persuadés d’être absolument dans leur bon droit, ils ne consultent jamais les publications scientifiques sur la question. Ils ne changent donc pas d’avis et jugent sévèrement ceux qui oseraient s’y intéresser. On comprend alors mieux pourquoi il n’y a pas de travaux universitaires sur la question dans l’hexagone.

En attendant, les sectes et les charlatans peuvent tranquillement continuer à proliférer, profitant d’un non-interventionnisme scientifique.

* La zététique est présentée comme « l’étude rationnelle des phénomènes présentés comme paranormaux, des pseudosciences et des thérapies étranges ». La zététique est destinée aux théories scientifiquement réfutables, c’est-à-dire respectant le critère de discrimination de Popper (1902-1994). De fait, contrairement aux autres mouvements sceptiques, elle ne pose pas la question des religions et des croyances non réfutables. Son objectif est la mise à l’épreuve d’énoncés pourvus de sens et de nature scientifique (c’est-à-dire réfutables selon Popper) dont les explications ne semblent pouvoir se rattacher à aucune théorie communément acceptée.


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